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La scène de la gare dans Hiroshima mon amour
Lachlan Tan
Cette scène est comme un tournant dans lhistoire damour du film. En plus, elle offre loccasion dobserver plusieurs aspects de la technique cinématographique dAlain Resnais. Dabord, on peut constater que le film fonctionne à deux niveaux. Il y a lhistoire damour, qui nest ni trop simple, ni trop complexe. Ce plan est bien accessible. Mais les critiques constatent quà un niveau plus profond Resnais pose des problèmes théoriques qui appartiennent à un discours du cinéma bien avancé. Dans cette analyse, jessayerai de mettre la scène en question dans le contexte de lhistoire damour, et aussi dénumérer quelques techniques cinématographiques ainsi que leur pertinence face aux thèmes fondamentaux du film.
Sur le plan superficiel, ce film est une histoire assez banale dun amour bref et difficile, et dont cette scène est un tournant. Le développement de la relation entre lactrice française et larchitecte japonais est facile à suivre. Au début tout va bien. Puis, laccent est mis sur lhistoire personnelle delle, et on découvre quelle avait un amour tragique dont il manque toujours de la finalité. On observe la manière dont ce business à Nevers avec un allemand rend ambiguë celle à Hiroshima. Dans cette scène les difficultés des amants ont créé une rupture entre les deux. Cet écart grandira plus tard, ce qui rendra inévitable leur séparation.
Un des outils importants quutilise Resnais pour exprimer cette rupture, cest le flash-back. Il utilise cet outil dans la scène à la gare, ce qui est annoncé dans la scène précédente. Sur les rues dHiroshima, le bruit des trains sentend simultanément à la prononciation du mot « Nevers », une référence aux mémoires qui seront revisitées ensuite.
Avant de passer à la scène en question, il faut traiter la signification de cette gare à Hiroshima. On pourrait construire un lien entre le chemin de fer et la bombe atomique, comme deux repères de la modernisation. Le premier a peut-être signalé le commencement de cette période de développement industriel, et on attendait avec de lespoir les possibilités utopiques de telles inventions. Avec la bombe atomique et les autres atrocités de la deuxième guerre mondiale, on apprenait les horreurs de ce phénomène. Hiroshima et Auschwitz étaient comme les résultats horrifiques mais inévitables de la société moderne, de la société industrialisée. Faire référence aux origines prometteuses de la modernisation à lendroit où son résultat catastrophique se produit sert à rendre encore plus émouvant limpression de Hiroshima.
Avec lentrée dans la gare de lactrice, il y a deux choses à remarquer en particulier. Dabord, elle sapproche de la gare et elle quitte Hiroshima. Cest un départ stylisé, ce qui pourrait suggérer quune grande partie de cette scène ne se passe pas à Hiroshima, mais à Nevers. En plus, en gardant une distance fixe delle, la caméra nous donne limpression de quitter Hiroshima à la suite de lactrice. Le rapport du spectateur avec elle est renforcé dans le plan prochain, qui est de son point de vue. Ces expériences prévoient le flash-back qui arrive bientôt. Cest comme si on est déjà dans sa tête.
Lautre chose frappante de ce dernier plan cest limage dun espace plein de corps immobiles, commedes cadavres. On se souvient des films documentaires des morts et des blessés de louverture du film. Cette double référence à la souffrance qui résulte de la bombe et au départ dHiroshima pourrait suggérer luniversalité de cette atrocité. Même si nous nétions pas à Hiroshima, il est impossible de ne pas se rendre compte des horreurs qui y sont arrivés. Pourtant, Resnais et Duras suggèrent que notre expérience indirecte prévienne la connaissance ; Tu nas rien vu à Hiroshima.
Limage de la vieille femme est impressionnante puisquelle est tellement ancienne, ainsi que par sa juxtaposition avec le jeune couple qui sinstalle autour delle. De plus, la présence de la vieillesse ici soppose à une action de la Française dans la scène précédente. Elle se pelotonne, un geste très enfantin, comme suggère Duras dans le scénario. En considérant la vieillesse, on arrive aussi à une grande préoccupation du film et particulièrement de cette scène ; la mémoire. Autrement, on peut interpréter ce personnage comme un symbole de laliénation et de la solitude. Dabord elle partage le banc avec un homme, mais il la quitte, et elle reste toute seule. Plus tard, elle est ignorée par les personnages principaux, et même cachée par le bras du Japonais.
Un lien assez fort se manifeste entre la vieille femme et lactrice, ce qui sert à rapprocher à la Française ces idées de la mémoire et de lisolement quon a attribués tout à lheure à la première. Les deux femmes sont assises lune à côté de lautre avec les têtes baissées, puis, simultanément, elles lèvent les yeux. En plus de ce lien physique, la vieille femme laissée toute seule après la sortie dun homme rappelle la solitude de la Française après la mort de son amant allemand. Alors, la vieille Japonaise souligne certains thèmes du film et elle renforce ainsi la manifestation de ces thèmes dans le personnage de lactrice française.
Cette scène est un tournant dans lhistoire damour, parce quon aperçoit la distance qui grandit entre les deux amants. Duras fait référence à cet éloignement avec loffre de la cigarette du Japonais. Elle observe que cest un geste quil aurait pu faire envers nimporte quelle femme. Cest ce geste, comme on a mentionné en haut, qui cache complètement le visage de la vieille femme. En offrant les cigarettes à lactrice, il laisse voir sa montre. Le passage de son poignet, et de la montre là-dessus, font allusion au passage du temps, et signalent le retour dans la mémoire de la Française.
La distance entre les deux amants ne devient que plus grande avec le flash-back, où, comme ailleurs, on apprend de la Française des choses quelle ne partage pas avec lui, et qui lempêchent de laimer. Dans ce retour en arrière, on voit la renonciation répétée de son histoire de quatre sous. Ce refus dirige le spectateur à chercher quelque chose de plus substantiel, à pénétrer au-dessous de lhistoire damour banal.
Vers la fin de ce retour à Nevers, elle décrit la séquence selon laquelle disparaîtra lAllemand de sa mémoire. Cela commence par les yeux, puis la voix, puis lêtre tout entier. Ensuite cest elle qui répète cette séquence ; elle ferme ses yeux, puis elle sarrête de parler, et finalement elle est hors du plan, qui concentre sur les deux Japonais. En plus, elle a quitté la gare, et son absence est marquée par le mouvement abrupt de la caméra vers la place vide où elle était.
Ce nest pas seulement le Japonais qui est isolé par les pensées qui ne sont pas expliquées, comme dans les flashs-back. Il répond à la vieille femme et soutient une conversation brève en japonais. Cette conversation nest pas traduite en français, alors le spectateur peut ressentir le même isolement que ressentit la Française. La distance physique entre les deux amants pendant cette scène donne la base sur laquelle on peut apprécier ces problèmes plus profonds.
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